Thérèse ( 1 )
Thérèse ( 1 )
Elle avait déjà presque soixante-dix ans, lorsque je suis née.
Elle est décédée pour mes trente ans.
A cheval sur deux siècles tant différents, elle aura connu aussi bien le grand dénuement que les plus grandes découvertes techniques !
Thérèse était la tante de mon père.
Veuve depuis de nombreuses années, elle connut la plus grande douleur qui puisse être infligée à une femme : la perte brûtale de son unique enfant.
Sa fille mourut un samedi sur une route de Normandie, en allant en week-end au bord de la mer.
Mon père , son neveu, eut la douloureuse tâche de venir lui annoncer ce drame. Ce fut d'autant plus difficile que Thérèse avait alors déjà presque 80 ans, et qu'elle était depuis déjà de longues années sourde ou presque et mal voyante. Il fallut donc lui crier l'horrible nouvelle dans l'oreille .
-"Yvonne a eu un accident sur la route de Quiberville !"
-" Quoi ? qu'est-ce-que tu dis mon gars ?"
-"Yvonne a eu un accident ! "
-" Mon dieu ! elle est ou ?"
-"A l'Hôtel Dieu ! "
Thérèse attrape son manteau et dit :
-" On y va, on va la voir !"
Mon père est meurtri. Comment lui faire comprendre sans brusquerie alors qu'il faut hurler chaque mot !
-"Non...C'est fini !"
-"Quoi ?"
-"C'est fini ! "
Thérèse ouvre des yeux immenses que mon père n'oubliera jamais.
Petit bout de femme, haute comme trois pommes et aussi légère qu'un fétu de paille, elle frappe la poitrine de mon père de ses deux poings serrés.
-" C'est pas vrai, c'est pas vrai, viens on va la voir !"
Mon père devra encore batailler et insister pour que l'horrible réalité lui devienne évidence .
Je n'ai pas eu la chance de connaître mes grands-parents.
Dès ce jour tragique , Thérèse est devenu ma grand-mère .
Mon père l'amenait tous les week-end à la maison.
Il était devenu un fils de remplacement et nous trois, mes deux frères et moi, ses petits enfants.
Thérèse me fascinait.
Elle était avec nous la douceur et la gentillesse personnifiée.
Fragile petit être isolé dans ses pensées, nous l'aidions à se déplacer, sa vision étant très limitée. Quand elle accrochait notre bras, la fermeté de sa poigne, la rigidité de son bras tranchaient alors avec la fragilité de ce petit corps décharné, droit et parfois vacillant.
Là, nous nous rendions compte de la force de caractère de cette femme qui avait vécu tant d'évènement ... des guerres, de nombreux décès,..qui avait connu tous les sentiments , les blessures et aussi les joies qui jalonnent une si longue vie ....
Les yeux fixes, troublés par sa presque cécité, droits devant elle, elle nous racontait sa vie, par petits morceaux, suivant ce que les moments présentement vécus lui remémoraient ... et c'était le plus souvent son enfance qui remontait à la surface !!
Voilà comment j'ai appris et compris comment on vivait au siècle dernier quand on était une petite fille du peuple au milieu d'une famille nombreuse.
C'est ainsi qu'un jour elle nous raconta en riant, car elle n'était jamais ni morose ni larmoyante, ses "bons Noël" chez Papa et Maman !
............... mais ça c'est une autre histoire !........