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Mercredi 9 janvier 2008

     Le placement à Sotteville les Rouen
            ( Thérèse 13 )



Thérèse avait dépassé les quatre-vingt-dix ans.
Elle se plaignait, surtout l'hiver, d'avoir du mal à y arriver. 
En disant celà, elle ne pensait pas à l'argent, mais à ses conditions de vie.
Son logement était honteux ! et pas par sa faute !
Pas de chauffage : un poêle à charbon qu'il lui fallait vider tous les matins et rallumer, porter le seau de charbon.
Pas d'eau courante : Un gros bidon d'eau de pluie récupérée par la gouttière et qui gelait l'hiver.
Pas de gasinière : Un petit deux-feux comme en camping.
Pas de sanitaires : Ni wc, ni lavabo; Thérèse se lavait dans une cuvette sur sa table de cuisine. Elle devait se soulager dans un seau d'aisance qu'elle vidait dans un trou au fond de son jardin. ( inutile de préciser que nous , enfants, avions vite compris qu'il fallait mieux prendre nos précautions avant de lui rendre visite !)
L'électricité : Elle avait dans l'unique pièce du bas une lampe au-dessus de sa table. Celle-ci était constituée d'une corolle ondulée en verre opaque et pendait au bout d'un long fil double avec un petit contre poids en céramique : on pouvait, en tirant sur la corolle, descendre la lampe pour mieux éclairer la table.

On proposa de lui trouver une maison de retraite. Elle accepta. La recherche ne fut pas facile, les prix de journée souvent prohibitifs ! la maigre pension de reversion de Thérèse n'était pas à la hauteur des rares établissements.

Mon père trouva une place à Sotteville-les-Rouen.
En centre ville, la maison de retraite était, de l'extérieur, acceptable.
L'accueil fut sympathique. Les résidents pour se distraire pouvaient par exemple participer à l'épluchage des légumes !!
Dans sa grande sagesse, et surtout connaissant bien le caractère de "Mémé Tartine", il trouva plus prudent de lui garder son bail et attendit de voir si elle s'adaptait à son nouveau mode de vie.

Une fois le hall d'entrée franchi, on accédait à gauche à une immense salle qui servait de chambre collective. En fait, un dortoir comme dans les hospices, avec les lits alignés en rang d'oignons...un lit..une petite table de chevet...un lit...une petite table de chevet..etc..etc.., la même chose sur le mur d'en face ... et cette immense allée centrale !!!

Au bout de ce dortoir, une porte à droite donnait sur les sanitaires : une longue pièce  .. au centre comme dans les vestiaires des clubs sportifs à l'ancienne, une enfilade de bacs blancs et leurs robinets le long d'une tuyauterie centrale sans fin ...
Le long du mur : des wc, la plupart à la turc dont les portes ne fermaient pas ( sécurité oblige !), et quelques douches sommaires.

Bien sûr, les petites mamies qui vivaient ici avaient dévellopé un instant de survie sans aucune pitié pour les "co-détenues".
La dernière arrivée devait attendre son tour pour se laver, chacune marquait SA place et SON territoire, et gare à l'intruse !
On dévellopait le retour aux comportements bestiaux agravés par la sénilité de certaines petites vieilles.
Hormis les corvées de pluche, les distractions n'étaient pas au programme.

Du haut de mes dix-huit ou vingt ans, j'avais l'impression de voir un ancien film traitant d'orphelinat miséreux ! Quel décalage avec ce que je croyais être notre époque moderne !!

On peut aisément deviner que Thérèse ne s'adapta pas à cet environnement barbare !!
Cette promiscuité !! C'était avilissant !!

A peine quelques semaines et notre Mémé Tartine dépérissait à vue d'oeil. Nous nous relayions pour lui rendre le plus souvent possible visite, mais nous ne pouvions que constater sa détresse !
Oh !! elle ne nous disait quasiment rien au début ! Elle n'avait pas pour habitude de se plaindre...mais petit à petit, sa garde tomba et elle nous racontait le comportement souvent méchant de certaines autres pensionnaires.

Mon père décida que cela avait assez duré !
Si elle devait mourir, vu son âge, autant que ce fut heureuse parce que chez elle.
Il lui proposa donc de rentrer !!
     -" Veux-tu rentrer chez toi ?"
     -" C'est possible, mon p'tit gars ? T'as gardé ma cahute ,"
Ses joues étaient en train peu à peu de reprendre des couleurs et même de s'empourprer ! La joie et l'émotion ... l'ESPOIR lui était revenu !!
    -"C'est quand tu veux !"
    -"Oh ! mon p'tit gars, comme tu me fais plaisir !..je vais chercher mon manteau !"

Il ne la déçut pas ! et fit le forcing auprès de la directrice de l'établissement pour règler les formalités et la ramener chez elle le jour même.
Artaban lui même n'aurait pu rivaliser de fierté avec Thérèse lorsqu'elle franchit triomphante, soulagée et regonflée à bloc, la porte de SA cahute, SON chez elle !! 

Ici, il n'y avait pas d'eau courante, mais on n' était pas obligée de se laver les fesses devant tout le monde !!

Pourquoi, me direz-vous ne pas en avoir profité pour la changer de logement ?

Mon père avait compris qu'on ne déracine pas un vieux chêne !!!
    


                                          *
par clothylde publié dans : la saga Thérèse
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Mardi 8 janvier 2008


                    Morceaux d'enfance ....   Thérèse  ( 12 )



Quelque fois Thérèse nous contait son enfance.
Celle-ci avait été rude, mais heureuse.
Peut-être que comparé à ce que vivent nos jeunes, cela peut sembler étrange.... mais le bonheur n'est pas forcément dans l'opulence ! en tout cas, ça ne suffit pas.

Thérèse nous racontait par ex. comment elle allait chercher le pain et mangeait en route la baisure ( mot désignant dans son langage la croute croustillante ) ou quelque fois aussi la pesée. On achetait un pain d'une livre, et le pain était pesé : s'il pesait moins, la boulangère rajoutait un morceau coupé dans un autre pain .. c'était la pesée. Comme les parents n'avaient pas la possibilté de vérifier le poids du pain à la maison, les enfants mangeaient souvent la-dite pesée en route !
Ou alors, avec des copains ils entraient chez le boulanger pour demander :
   -"avez-vous du pain rassis, svp ?"
et quand le boulanger le leur tendait, ils partaient vivement en criant :
  -" bah ! fallait le vendre hier ! "

Elle rigolait comme une bien-heureuse en racontant ces facéties d'enfants !

Un jour, en hiver, la neige avait étalée sa chappe de plumes sur la ville, c'était le soir, et le père n'était toujours pas rentré !
C'était jour de paye, alors la mère  maintes fois échaudée, envoya une fois de plus Thérèse le chercher avant qu'il n'ait bu tout son maigre salaire.
Thérèse fit la tournée des bistrots .. elle mettait le nez à la devanture ... regardait à l'intérieur ... puis repartait vers le suivant jusqu'à ce qu'elle ne le trouve.
Le ramener fut difficile, il pesait lourd, marchait difficilement, braillait et pestait contre sa fille qui le contaignait  à rentrer... et les galoches remplies de neige ne facilitaient pas la progression !
Dans son déséquilibre éthyllique, il trébucha et entraina Thérèse au sol dans la neige.
Elle eut un mal de chien à le relever et cahin-caha, bras-dessus, bras-dessous, le ramena au foyer où il put ... cuver en toute quiétude ... et sa mère vider les poches des quelques sous restant !
Thérèse ne gardait pas un souvenir humiliant ni douloureux de ces évènements, ils faisaient partie de sa vie, tout simplement.
Ce père, irresponsable, n'était pas violent , et la vie rude était celle des gens d'alors.
Elle racontait tout cela en riant avec un langage coloré.

Quand elle n'est pas martyrisée,
 l'enfance ! quel beau pays !!


Psitt !!... essayez de faire le coup du pain rassit au boulanger ! bon courage !!



                                                                             *
par clothylde publié dans : la saga Thérèse
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Lundi 7 janvier 2008

 

 

                     Les petits plats de Thérèse    ( 11 )        

 


Thérèse confectionnait une cuisine simple mais généreuse.

Je me souviens essentiellement de la cocotte en fonte de Thérèse.
Noire, lourde bien que petite, avec sous l'anneau du couvercle, un bouchon de liège qui permettait de le soulever sans se brûler.

Thérèse cuisinait presque exclusivement sur son poêle à charbon.
Là, elle mitonnait pendant des heures des ragouts de toutes sortes avec des carottes qui finissaient par être confites, tant elles mijotaient patiemment au coin du poêle !
Elle soulevait régulièrement le couvercle afin de laisser retomber dans la casserole la vapeur. Le jus de cuisson ainsi obtenu était savoureux !
Même moi qui, gamine, ne mangeait pas grand chose, je me régalais
des petits plats de Thérèse.

Quelques fois, si nous lui rendions visite l'après-midi, elle nous concoctait un chocolat chaud à l'ancienne.
Nous autres, diluions dans du lait chaud quelques cuillerées de cacao en poudre, et l'affaire était faite !
Mais Thérèse procèdait différemment.
La découverte du chocolat en poudre ne semblait l'avoir atteinte, et elle continuait à utiliser des tablettes qu'elle cassait en petits bouts avec son couteau de cuisine.
Elle versait le tout dans une casserole de lait et faisait prudemment fondre et bouillir, en douceur pour que ce mélange n'attacha pas au fond.
Puis, elle le passait dans son chinois, car elle savait d'expérience que les enfants n'apprécient guère la peau !
Ce breuvage était onctueux ,homogène, velouté !

Lorsque nous mangions chez Thérèse, il valait mieux venir le ventre vraiment vide !
Thérèse avait gardé l'idée que les travailleurs avaient besoin de force, il fallait donc les bien nourrir !
Elle cuisinait pour trois ... mais ne mangeait que pour une demie part !
Et pas question de rien laisser dans la gamelle !!
Nous l'aurions vexée et peut-être pire déçue ... entre les courses et la préparation du repas, elle y avait mis tant de coeur !!
Dans son monde de solitude ombragée par la quasi cécité, ces petites invitations occupaient son esprit des journées entières de prévision et d'organisation.
Nous étions sa lumière ... pas question que celle-ci vacilla !!
L'énorme éclair au chocolat ou le Saint-Honoré cloturait dignement ce repas !

J'étais au lycée et je venais donc tous les quinze jours, le jeudi, car le jeudi, je n'avais pas cours l'après-midi .

Et il fallait mieux avoir prévu cet échappatoire, car il n'était pas rare, quelques heures après ces pantagruéliques repas, et vu le trop plein de l'estomac, de souffrir de ...
                "tourista" !!


                                                                *

 

par clothylde publié dans : la saga Thérèse
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Dimanche 6 janvier 2008
                                            
                                                            Thérèse ..... contre Mobylette   ( 10 )







                                                    

Elle avait plus quatre vint-dix ans, lorsque Thérèse entra en collision avec ... une mobylette !


Elle était sortie faire des courses.
Dans son quartier, elle se déplaçait avec aisance, connaissant les moindres rues , coins et recoins, boutiques, et tous les habitants à la ronde.
C'était son microcosme depuis toujours.
Sa vue l'avait peu à peu lâchement abandonnée, mais pas sa mémoire !! Elle pouvait se diriger en "aveugle".
Mais, comme elle était également fortement mal-entendante, elle ne vit ni n'entendit la mobylette qui arrivait pourtant en pétaradant, lorsqu'elle traversa sa rue !
Le malheureux jeune homme qui chevauchait l'engin, ne s'attendant pas à ce que l'ancêtre s'engagea malgré tout, ne put rien faire et ...
ce fut l'inévitable choc !!!

Tout le monde se retrouva au sol, entremêlé, contusionné, traumatisé .
Thérèse n'ayant rien vu venir, n'avait également pas bien compris ce qui lui arrivait !
Le jeune, lui, compris très vite, au début à son grand soulagement que la petite Mémé n'était pas "out "!... puis, il déchanta, quand il se fit rebaptiser de doux noms d'oiseaux.
La peur passée, nous avons tous beaucoup ri !!
La mobylette était pliée en deux, le petit jeune avait un poignet et une jambe abimés ... mais notre Mémé Tartine, hormis quelques bleus n'avait strictement RIEN !!

Thérèse avait fait plier bien des choses dans sa vie ....mais,là !!
 ....une mob !! à son âge ! elle avait fait fort !!




                                         
par clothylde publié dans : la saga Thérèse
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Samedi 5 janvier 2008

                                               Thérèse et la fève   ( 9 )

La galette des rois était un moment attendu par nous les enfants !
La tradition était respectée, cela se passait bien le 6 janvier et on allait chercher Thérèse pour qu'elle profita de la fête !!
On coupait donc les parts ... une serviette était étalée sur la galette pour empècher les tricheries ... et le plus jeune ( en l'occurence moi ! ) désignait à qui devait être attribuées les différentes parts !!
                                     Qui a la fève ?
Et l'élue fut .. Thérèse !! Elle devint rouge pivoine de contentement, ( une vraie gamine !) et pris son temps pour réfléchir qui serait son ROI ..
Elle avait le choix entre mon père et mes deux frères, affreux dilemme !!
Pendant qu'elle réfléchissait, elle suça consciencieusement la fève dans sa bouche édentée pour essayer de la débarrasser des restes de pâte .
Puis, toujours plus rouge de bonheur, elle choisit mon frère aîné, assis en face d'elle, et pour le lui signifier jeta la fève ( un peu baveuse ) dans son verre.
Mon infortuné frère, mal-au-coeureux de nature, ne se doutait pas que pour valider cette élection, il lui faudrait trinquer et boire à la santé de sa Reine !!
Elle avait bien ri ... lui, moins !!


                                                                  *

par clothylde publié dans : la saga Thérèse
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