Le placement à Sotteville les Rouen
( Thérèse 13 )
Thérèse avait dépassé les quatre-vingt-dix ans.
Elle se plaignait, surtout l'hiver, d'avoir du mal à y arriver.
En disant celà, elle ne pensait pas à l'argent, mais à ses conditions de vie.
Son logement était honteux ! et pas par sa faute !
Pas de chauffage : un poêle à charbon qu'il lui fallait vider tous les matins et rallumer, porter le seau de charbon.
Pas d'eau courante : Un gros bidon d'eau de pluie récupérée par la gouttière et qui gelait l'hiver.
Pas de gasinière : Un petit deux-feux comme en camping.
Pas de sanitaires : Ni wc, ni lavabo; Thérèse se lavait dans une cuvette sur sa table de cuisine. Elle devait se soulager dans un seau d'aisance
qu'elle vidait dans un trou au fond de son jardin. ( inutile de préciser que nous , enfants, avions vite compris qu'il fallait mieux prendre nos précautions avant de lui rendre
visite !)
L'électricité : Elle avait dans l'unique pièce du bas une lampe au-dessus de sa table. Celle-ci était constituée d'une corolle ondulée en verre
opaque et pendait au bout d'un long fil double avec un petit contre poids en céramique : on pouvait, en tirant sur la corolle, descendre la lampe pour mieux éclairer la table.
On proposa de lui trouver une maison de retraite. Elle accepta. La recherche ne fut pas facile, les prix de journée souvent prohibitifs ! la maigre pension de reversion de Thérèse n'était
pas à la hauteur des rares établissements.
Mon père trouva une place à Sotteville-les-Rouen.
En centre ville, la maison de retraite était, de l'extérieur, acceptable.
L'accueil fut sympathique. Les résidents pour se distraire pouvaient par exemple participer à l'épluchage des légumes !!
Dans sa grande sagesse, et surtout connaissant bien le caractère de "Mémé Tartine", il trouva plus prudent de lui garder son bail et attendit de voir si elle s'adaptait à son nouveau mode de
vie.
Une fois le hall d'entrée franchi, on accédait à gauche à une immense salle qui servait de chambre collective. En fait, un dortoir comme dans les hospices, avec les lits alignés en rang
d'oignons...un lit..une petite table de chevet...un lit...une petite table de chevet..etc..etc.., la même chose sur le mur d'en face ... et cette immense allée centrale !!!
Au bout de ce dortoir, une porte à droite donnait sur les sanitaires : une longue pièce .. au centre comme dans les vestiaires des clubs sportifs à l'ancienne, une enfilade de bacs blancs
et leurs robinets le long d'une tuyauterie centrale sans fin ...
Le long du mur : des wc, la plupart à la turc dont les portes ne fermaient pas ( sécurité oblige !), et quelques douches sommaires.
Bien sûr, les petites mamies qui vivaient ici avaient dévellopé un instant de survie sans aucune pitié pour les "co-détenues".
La dernière arrivée devait attendre son tour pour se laver, chacune marquait SA place et SON territoire, et gare à l'intruse !
On dévellopait le retour aux comportements bestiaux agravés par la sénilité de certaines petites vieilles.
Hormis les corvées de pluche, les distractions n'étaient pas au programme.
Du haut de mes dix-huit ou vingt ans, j'avais l'impression de voir un ancien film traitant d'orphelinat miséreux ! Quel décalage avec ce que je croyais être notre époque moderne !!
On peut aisément deviner que Thérèse ne s'adapta pas à cet environnement barbare !!
Cette promiscuité !! C'était avilissant !!
A peine quelques semaines et notre Mémé Tartine dépérissait à vue d'oeil. Nous nous relayions pour lui rendre le plus souvent possible visite, mais nous ne pouvions que constater sa détresse
!
Oh !! elle ne nous disait quasiment rien au début ! Elle n'avait pas pour habitude de se plaindre...mais petit à petit, sa garde tomba et elle nous racontait le comportement souvent méchant
de certaines autres pensionnaires.
Mon père décida que cela avait assez duré !
Si elle devait mourir, vu son âge, autant que ce fut heureuse parce que chez elle.
Il lui proposa donc de rentrer !!
-" Veux-tu rentrer chez toi ?"
-" C'est possible, mon p'tit gars ? T'as gardé ma cahute ,"
Ses joues étaient en train peu à peu de reprendre des couleurs et même de s'empourprer ! La joie et l'émotion ... l'ESPOIR lui était revenu !!
-"C'est quand tu veux !"
-"Oh ! mon p'tit gars, comme tu me fais plaisir !..je vais chercher mon manteau !"
Il ne la déçut pas ! et fit le forcing auprès de la directrice de l'établissement pour règler les formalités et la ramener chez elle le jour même.
Artaban lui même n'aurait pu rivaliser de fierté avec Thérèse lorsqu'elle franchit triomphante, soulagée et regonflée à bloc, la porte de SA cahute, SON chez elle !!
Ici, il n'y avait pas d'eau courante, mais on n' était pas obligée de se laver les fesses devant tout le monde !!
Pourquoi, me direz-vous ne pas en avoir profité pour la changer de logement ?
Mon père avait compris qu'on ne déracine pas un vieux chêne !!!
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