La jambe d' Auguste
( Thérèse 7 )
Thérèse avait épousé Auguste.
C'était un mariage d'amour ! Et Auguste était un brave gars, sain, travailleur, honnète, courageux ..
Comme disait Thérèse : "Elle était bien rencontrée !"
Bien mieux que ne l'avait été son infortunée maman !
De cette heureuse union était née Yvonne, joviale et bonne vivante, comment aurait-il pu en être autrement, elle avait été conçue avec amour !
Malheureusement, la folie des hommes étant ce qu'elle est, la première guerre mondiale fut déclarée et Auguste dans la force de l'âge partit au front, comme tant d'autres pauvres bougres qui
n'avaient rien demandé, et qui auraient préféré continuer à pouvoir nourrir leur famille laborieusement, plutôt que d'aller servir de chair à canons !!
Auguste revint, mais blessé.
Une de ses jambes avait été touchée.
Elle s'infectait et le diagnostic fut sans appel : amputation !
L'histoire de la jambe d'Auguste aurait pu se terminer là ! Mais, ici, c'est de Thérèse dont il s'agit .
L'hôpital de Rouen était loin de leur domicile de Petit quevilly.
Aujourd'hui, le trajet en voiture nous paraîtrait ridiculement court, mais en 1918 le chemin se faisait à pied sur des chaussées sans bitume. Plusieurs kilomètres ... Le petit-Quevilly se
trouvant rive gauche de Rouen et l'Hôtel Dieu, rive droite.
Thérèse se rendit donc à l'hôpital, en compagnie de sa soeur Jeanne, prendre des nouvelles de son mari opéré le matin même. L'opération s'était aussi bien passée que
possible.
Je hais d'avance ces internes, ces jeunes médecins avec leurs farces de potache, toutes ces sommités en blouses blanches de l'époque, qui, forts du respect quasi religieux que les pauvres
ignorants du peuple portaient envers tous ceux qui avaient un semblant d'instruction, se permettaient en toute impunité un manque d'humanisme, un mépris de la souffrance physique
ou morale. Ils infligeaient , sans autre raison que leur unique distraction, des blessures indélébiles à de pauvres hères innocents.
Ces êtres méprisables remirent à Thérèse la jambe d'Auguste envelopée et ficelée dans du papier journal .
Et ils la renvoyèrent chez elle avec ce lugubre paquet, que à leur dire, ils ne pouvaient garder !!
Ils durent bien rigoler ces immondes porcs en voyant cette frèle petite bonne femme repartir avec cette jambe sous le bras !!
Thérèse et Jeanne traversèrent Rouen, et la Seine.
C'est très lourd , une jambe morte, surtout quand c'est celle de son mari !!
Elles eurent un moment l'idée de la jeter par dessus le parapet du pont ... mais elles n'osèrent pas .
Alors, cahin-caha, Jeanne aidant sa soeur de son mieux, elles longèrent les quais, puis remontèrent jusqu'au cimetière du Petit-Quevilly.
Là, en catimini, elles demandèrent au fossoyeur, moyennant quelques pièces de bien vouloir placer la jambe dans le trou du prochain défunt.
Les pièces aidant, le fossoyeur se montra plus humain que les blouses blanches ... et la jambe disparue dans une fosse.
Voilà donc un défunt dont le squelette allait bientôt compter trois fémurs ....
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